Délégationdu Pas-de-Calais

Calais : journal d’une évacuation

Mariam Guerey, animatrice du Secours Catholique à Calais, accompagne les migrants depuis de nombreuses années. Elle témoigne à chaud de l’évacuation de la « jungle », les 29 février et 1er mars.

Calais : journal d'une évacuation

publié en mars 2016

Lundi 29 février. Je ne pensais pas vivre une nouvelle évacuation. Je devrais dire, selon les termes utilisés par le gouvernement, une « translation », un déplacement de personnes, un déplacement pour éclipser le problème, un moyen pour faire baisser les chiffres. Nos dirigeants européens sont incapables de regarder la question sereinement. Ils sont plus préoccupés à défendre leurs propres intérêts et à surveiller leur cote de popularité. Ils ne sont pas à la hauteur de leurs responsabilités.

Cet après-midi, j’étais avec nos frères migrants. Dure épreuve, dure sensation pour ceux-ci qui ont fui et tout laissé derrière eux pour trouver la paix. La paix ! Beaucoup d’entre eux espèrent la trouver en arrivant en Europe mais elle s’étiole au fur et à mesure de la traversée, puis en arrivant en Italie, porte d’entrée de l’Europe qui les piège en relevant leurs empreintes. Et aujourd’hui la France utilise des méthodes ignobles pour simplement faire baisser le chiffre de migrants à Calais. La France oublie que derrière les chiffres il y a des êtres humains.

Les migrants veulent qu’on les laisse en paix

Aujourd’hui, j’ai vu des migrants déterminés, anéantis, bouleversés, prêts à tout pour sauver leur petit abri de fortune. Pas une maison, ni un château, mais un abri pour vivre l’attente du passage vers le pays où ils souhaitent faire une demande d’asile. Les migrants ne demandent rien d’autre. Ils veulent juste qu’on les laisse en paix le temps d’un transit qui peut durer un mois, trois mois, six mois, peut-être davantage.

Les migrants ont vu leurs cabanes démolies par les bulldozers. C’est difficile à supporter. C’est difficile quand il fait froid. L’État pense-t-il au froid ? Pense-t-il au respect de la trêve hivernale ? Pense-t-il à la situation de ces gens qu’il fragilise et plonge dans la détresse ?

Oui, les migrants ont jeté des pierres pour dire stop, pour dire ne faites pas cela, c’est mon abri, je n’ai rien d’autre ! Un jeune Afghan était très triste. Je l’ai abordé et lui ai demandé « où se trouve ta maison ? » Il m’a répondu : « Ma maison était la première qu’ils ont détruite. Je dormais quand ils ont frappé, à 8 heures du matin. Je suis sorti. L’interprète qui parle arabe me dit “sors”. Je me suis éloigné, en pensant qu’ils voulaient voir ma maison. Tout d’un coup, j’ai vu ma maison par terre. Je n’ai même pas pu récupérer mes affaires. Je ne sais pas où je dormirai cette nuit. »

« Nous ne sommes pas des terroristes ! »

À un moment donné les migrants ont cessé de jeter des cailloux et ils ont fait des affiches sur lesquelles ils ont écrit : « Nous ne sommes pas des terroristes. Laissez-nous nos maisons. » Samuel, un Breton, jouait de son instrument et chantait. Il se tenait du côté des CRS. Il disait : « Nous pouvons vivre ensemble. La terre n’appartient à personne. Ce sont des gens qui ont fui leur pays à cause de la guerre. »

Si vous avez eu la chance de visiter les pays de ces personnes avant qu’ils ne soient en guerre, vous savez combien l’accueil du voyageur, le repas partagé, la vie en communauté, la famille, sont des valeurs sacrées pour un Syrien, un Pakistanais, un Iranien… Personnellement, j’ai eu la chance de traverser ces trois pays en auto-stop. J’y ai reçu un accueil merveilleux et j’ai simplement honte de l’attitude hypocrite de mon pays et de celle de la Grande-Bretagne. Accueillir celui qui est dans le besoin, prendre soin de celui qui est faible, n’est-ce pas ce que l’on prône à nos enfants ? J’ai tellement pleuré.

« J’ai besoin d’oxygène »

Il y a eu une accalmie pendant environ une heure. En voyant que les CRS s’étaient immobilisés, j’ai pensé que nous avions réussi à toucher les cœurs. Hélas, ils ont recommencé à avancer, comme des machines, en démolissant, en faisant leur devoir ! Et nous voilà arrosés par des lances à eau. Effrayant ! L’un des migrants s’est placé devant pour montrer sa résistance et tout d’un coup les jets de pierres se sont intensifiés. Alors, les grenades lacrymogènes lancées par les forces de l’ordre ont plu de toutes parts. À un moment donné, je n’ai plus pu respirer. J’étais enveloppée d’un nuage de gaz. Je suis tombée. Ce sont des migrants qui m’ont fait sortir de là, l’un deux m’a entendue dire « J’ai besoin d’oxygène. » Ils m’ont apporté un aérosol de Ventoline et, à bout de bras, quatre migrants m’ont éloignée pour trouver de l’air pur.

Je me sentais mal, j’avais peur, je me suis crue en guerre, mais la guerre contre qui, avec qui ? J’ai pleuré, crié, c‘était très traumatisant. Les CRS voyaient bien que nous étions avec les migrants pour calmer la situation. Nous étions des médiateurs pour ramener le calme et la paix. Cela a duré une heure. Malgré cela, les CRS n’ont pas pensé aux ONG présentes, ni à la presse. Ils ont mis tout le monde dans le même panier. Pour eux, nous sommes tous des No Border et des migrants, donc nous méritions le gaz lacrymogène ! Voilà ce que j’ai ressenti.

Le plus scandaleux est de dire que les No Border sont derrière tout cela. J’étais présente. Je n’ai vu aucun membre des No Border. L’action était menée par les migrants qui ne supportent plus cette situation d’injustice, cette politique qui rend la frontière infranchissable, toutes ces barrières, ces barbelés. Ils se sentent enfermés, prisonniers, non reconnus, non respectés.

Des migrants ont préféré brûler leur cabane

Des migrants ont préféré brûler leur cabane plutôt que de voir leur maison démolie par les bulldozers. C’est la réaction de personnes qui se sentent traités injustement et qui ne trouvent pas d’autre moyen pour se défendre. Les CRS ont même interpellé un mineur afghan qui aurait jeté des pierres.

Après être rentrée de l’hôpital où j’ai dû me rendre, j’ai écouté la presse. J’ai eu l’impression que tous s’étaient mis d’accord pour dire la même chose. On parle de propositions d’hébergement mais il ne reste que 200 places dans les conteneurs, or ils sont plus de 800 migrants qui seront déplacés. On montre un bus mais on ne montre pas s’il est rempli. Il y a eu 33 personnes pour deux bus. Une information qui conforte la position de l’État, c’est un complot contre des migrants, pour libérer la conscience et faire croire à une politique humaniste. Franchement je suis dégoûtée…

Demain, nous ne nous étonnerons pas de voir les migrants errer dans le froid ne sachant où se reposer. L’État veut faire disparaître les migrants. Mais eux veulent vivre, ils vivront !

Mardi 1er mars 2016, l’État peut être content. Les migrants se sont résignés. Plus de colère. Plus de révolte. Plus de résistance. Seul un sentiment d’injustice. Mais les migrants ont l’habitude de cette injustice, d’être chassés, c’est la cause principale de leur exil. Alors les bulldozers continuent leur chemin à travers la « jungle ». Aujourd’hui ce sont les campements soudanais. Les Soudanais sont dépassés. Ils ne disent rien.

Il faut de nouveau leur fournir des bâches

Les CRS sont contents que tout se déroule à la perfection, certains migrants essaient de récupérer ce qu’ils peuvent. Comme chaque mardi, je suis allée chercher les familles que nous accompagnons. À ma grande surprise les familles avaient été déplacées par des bénévoles pendant la nuit, à 400 mètres de leur lieu habituel, pour éviter que leurs caravanes soient détruites. Pourquoi infliger cette nouvelle souffrance aux familles ? Il faut de nouveau leur fournir des bâches, des clous et des bras.

Plus de la moitié de ces familles dorment le soir dans les conteneurs de l’État ; et le matin elles retournent dans leurs caravanes pour faire à manger et préparer du thé. Où sont le respect et la dignité ? Où est l’autonomie accordée à ces personnes ? Comment peut-on juste proposer un lieu pour dormir ? L’État dit qu’elles ont un hébergement mais elles ont aussi besoin de manger, elles ont aussi besoin de se retrouver en famille autour d’une tasse de thé. Ce n’est pas par plaisir que les familles retournent dans les caravanes et les cabanes, dans la boue et le froid toute la journée.

Pourquoi le gouvernement ne leur offre-t-il pas un accueil digne ?

Mariam Guerey

Source : Secours Catholique-Caritas France

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