Délégationdu Pas-de-Calais

Territoire de l’Artois

Journée des femmes : témoignage à Calais

Par Françoise et Gonzague, bénévoles

Une équipe de quelques bénévoles d’Arras se rend à Calais deux jours par mois. Nous apportons notre participation au dispositif du Secours Catholique vers des migrants. En ce qui nous concerne, notre tâche consiste à apporter ce que nous avons d’humanité alors que l’organisation tente de répondre aux besoins les plus élémentaires de jeunes femmes migrantes en situation d’errance à Calais : se nourrir, se vêtir, se laver, recevoir des soins, se reposer, dormir, être en sécurité.

publié en janvier 2018

Tout d’abord, nous rencontrons des personnes salariées et bénévoles du Secours Catholique et d’autres associations partenaires engagées au quotidien auprès des migrants.

Si nous participons à une toute petite action deux jours par mois, il faut la situer dans l’incroyable mobilisation humanitaire autour de Calais. Nous voyons des gens, de l’Auberge des Migrants, qui préparent des milliers de repas (par une association anglaise), des bénévoles anglais également qui apportent des vêtements, le Planning familial, Gynéco sans frontières et bien d’autres organisations.

Nous pensons aussi à un monsieur anonyme, mais sans doute connu de tous les migrants, qui distribue chaque jour depuis vingt ans du thé avec sa petite voiture…

Mariam, animatrice à l’antenne migrants du Secours Catholique de Calais, a souhaité avec ses collègues mettre en place une action au profit des jeunes femmes isolées et fragiles qui tentent le passage en Angleterre. Jusqu’ici seuls les hommes se rendaient sur les lieux d’accueil, sans que les femmes puissent se tenir à leur côté pour des raisons parfois culturelles, d’où l’intérêt d’une réponse spécifique.

Les jeunes femmes ne viennent donc pas d’elles-mêmes. Mariam effectue une maraude, retrouve les personnes une par une et les encourage à quitter le bord de route, le parking où elles espèrent inlassablement se cacher dans un camion. Elles sont moins nombreuses ces derniers temps, quatre ou cinq. Les autres, avec parfois des enfants, sont parties pour Paris où la rumeur d’un « bon plan » vers l’Angleterre les a attirées.

L’objectif de ces journées est de permettre aux femmes de souffler, de se sentir en sécurité quelques heures, de profiter de petits bonheurs comme partager un repas, réaliser une recette de son pays et la partager, retomber en enfance par le jeu, parler. Mais le but est aussi de recharger l’indispensable téléphone portable, de se reposer, de dormir bien au chaud dans un duvet ; elles ne savent pas de quoi sera faite la prochaine nuit, car elles restent éveillées et marchent pour éviter les mauvaises rencontres : les prédateurs ou la police qui détruit systématiquement toute forme d’installation (tente, duvet). Pas un mardi ne se ressemble.

Les femmes ont préparé des « crêpes mille trous » avec de la sauce tomate épicée longuement mijotée. Nous avons déjeuné ensemble, repas émaillé de rires et d’applaudissements tellement c’était bon…

Dernièrement, les jeunes femmes ont organisé un espace coiffure avec ambiance salon de thé pour lisser les cheveux, se faire des crolles et se regarder dans le miroir, tout en ayant le soin de tout effacer lorsque nous les redéposons le soir.

La semaine passée, les femmes migrantes ont rencontré d’autres dames qui ont décidé de s’installer et de vivre à Calais. Elles étaient accompagnées par leurs marraines du Secours Catholique qui les soutiennent dans leur intégration. À cette occasion, les femmes récemment installées ont entraîné les autres dans un jeu de conjugaison des verbes français, et pas les plus faciles ! Quelle fierté dans le regard de ces femmes, fierté partagée avec Dominique, leur formateur bénévole. Chacune est repartie le soir vers sa destinée avec un peu de chaleur au cœur.

Les échanges qui pourraient être compliqués du fait des difficultés linguistiques sont finalement aisés, car chacun y va sans complexes de sa part de connaissances. Ainsi se croisent quatre ou cinq langues ; anglais, arabe, persan, « franglais » de Calais et autres langues : imaginez une Érythréenne conversant avec une Iranienne…

Les bénévoles ne sont pas en reste : nous avons quelques polyglottes remarquables et en tout cas chez les Arrageois, de grands bavards au cœur de véritables échanges, même si on ne comprend pas tout.

Bénévoles de tous bords, religieux, humanistes, chrétiens, musulmans, croyants d’autres religions, athées ou tout simplement humains, ces hommes et femmes se côtoient à Calais sans se préoccuper de savoir d’où l’autre vient, d’autant plus que l’on n’est pas amenés à se retrouver régulièrement. Point de petits jugements ni d’a priori car nous sommes sidérés par le côté extraordinaire, incroyable de la situation des personnes migrantes que nous rencontrons.

La cause des migrants est notre ciment, notre ADN commun de bénévole. Aussi, même parfois sans nous connaître, nous savons ce qu’il y a à faire pour le service des personnes accueillies : les réchauffer avec du lait, du thé ou du café, entendre les besoins des personnes sans s’imaginer être à leur place, surtout prendre le temps de les regarder, de sourire, d’écouter et parfois savoir les laisser tranquilles… Il y a tant de choses à faire à côté : éplucher des pommes de terre, faire du café ou la vaisselle.

Sans oublier les rencontres les plus improbables, que l’on ne peut faire que dans ces journées peu ordinaires ; je déjeune à côté d’une journaliste japonaise, j’échange avec une chroniqueuse d’un grand quotidien britannique […]. Je rencontre des personnes qui ont accompagné des migrants de la « jungle » de Calais durant tant d’années, et aussi parfois des migrants devenus bénévoles à leur tour.

Je rencontre des bénévoles de tout horizon, et nous échangeons sur nos expériences. Et sans le savoir, nous nous enrichissons mutuellement. Le bénévolat auprès des migrants ne laisse pas indifférent et nous invite à l’humilité quelles que soient les aspirations, les convictions philosophiques, politiques ou religieuses de chacun.

Quand nous déposons ces femmes le soir au bord de la route, dans le noir et le froid, on se demande qui marche sur la tête, elles ou nous ? On ne sait pas si c’est mieux de l’autre côté de la Manche, mais au moins, ne les privons pas de la seule richesse qui leur reste, l’autodétermination.

Françoise et Gonzague, bénévoles

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