Délégationdu Pas-de-Calais

La belle histoire d’une famille syrienne

Par Mariam Guerey

La famille a fui la Syrie il y a quatre ans, elle s’est réfugiée deux ans et demi en Libye, pensant un jour pouvoir retourner en Syrie. Aucun désir d’aller vers l’Europe mais face à la situation de guerre en Libye, et au chaos, elle est contrainte de reprendre la route de l’exil (ce n’est pas un choix mais une nécessité pour sauver leurs vies…) et enfin la voilà arrivée à Calais après avoir traversé la Turquie. En août 2015 elle est à Calais, dans l’énorme bidonville… C’est le périple et le parcours de cette famille syrienne qui a dû attendre un an et deux mois avant que tous ses membres puissent rejoindre l’Angleterre.
Voici le résumé d’un parcours qui ne pourra jamais décrire réellement ce que cette famille a enduré, et qui ne pourra pas non plus vous donner une image réelle des conditions de vie, mais ce récit pourra vous faire sentir à travers l’écrit, le courage, la détermination, la dignité et la patience de cette famille.

La belle histoire d'une famille syrienne

La famille a fui Daraa en Syrie, jamais elle n’a pensé un jour quitter ou plutôt fuir sa superbe maison (j’ai eu la chance de voir les photos) en abandonnant tout pour sauver leurs vies.

Le couple a fui son pays avec ses six enfants, deux parmi eux sont mineurs.

Ils ont dû vivre dans la « jungle » de Calais, ils ont dû supporter le froid de l’hiver 2015, nos bénévoles allaient toutes les semaines les rencontrer, pour apporter un peu de chaleur humaine, pour rompre leur isolement et pour leur dire : « vous n’êtes pas seuls ».

Nous les avons accompagnés longuement, la famille n’avait pas vraiment de réelles demandes, sauf le désir de rejoindre la Grande-Bretagne où se trouve une bonne partie de leur famille. À notre arrivée, la famille nous offrait toujours du thé ou du café, nous avons même partagé avec eux des plats syriens. Elle montrait vraiment sa joie de nous voir.

Nous avons réussi trois fois à extraire la maman et l’unique fille pour les emmener à l’accueil de jour au Secours Catholique, c’était merveilleux, mais la maman ne supportait pas d’être séparée de son mari et de ses autres enfants, puis la maman nous a demandé de trouver la possibilité de donner des cours d’anglais à sa fille, dans leur cabane qui se trouve au bidonville. Nous avons réussi grâce à une chaîne de solidarité et aussi à la communauté du moine Frère Johannes à relayer l’information et à trouver des bénévoles qui ont fait du bon travail.

À la fin d’avril 2015 l’un des enfants a réussi à passer en Grande-Bretagne sans l’aide des passeurs, la joie de la famille est immense. Il reste sept personnes.

En mai, un deuxième enfant a réussi à passer, cette fois-ci en payant 6 000 pounds. Nouvelle joie… mais il reste encore six personnes avec une maman qui souffre de graves problèmes de santé.

À la fin de juin la maman va réussir à passer avec l’un des enfants, le père a réussi à emprunter la somme à ses frères qui se trouvent en Grande-Bretagne, la somme était énorme, 13 000 pounds.

Nous arrivons comme d’habitude un lundi lors de nos actions « aller vers » et je leur pose la question : elle est où votre maman ? Le père m’annonce qu’elle a réussi à passer… Bonne nouvelle, je n’ai pas réfléchi et j’ai posé la question : pourquoi Batoul l’unique fille n’est pas partie avec eux ? À ce moment-là le père a commencé à pleurer mais vraiment beaucoup, je ne savais pas quoi faire, quoi dire… Puis il nous a dit : « Je n’avais plus d’argent pour envoyer ma fille aussi et je ne pouvais pas envoyer ma fille et ma femme seules avec le passeur, il a fallu la présence du fils avec sa mère… »

J’ai présenté mes excuses. Au fond de moi je voyais cette petite fille et je me disais : ce n’est pas vrai que la famille maintenant est éparpillée, comment cela est-il possible ??

Le mari a expliqué : « Maintenant je ne peux plus payer, j’attends que ma femme ait ses papiers pour pouvoir bénéficier d’un regroupement familial. »

Dure épreuve, pour cette famille : le père est à Calais avec trois enfants et la maman avec trois enfants en Grande-Bretagne, chacun d’eux doit attendre, pas de notion du délai d’attente. Attendre et espérer et continuer de vivre dans des conditions très difficiles, il faut beaucoup de patience, de persévérance, de détermination…

La maman m’a demandé de veiller sur sa famille par téléphone, comment veiller avec tous les risques accrus dans la « jungle » ? Très souvent la « jungle » est la cible des tirs de gaz lacrymogène, le père ne voulait pas que son unique fille sorte de la « jungle » ; elle est obligée d’utiliser une serviette mouillée pour ne pas trop souffrir des gaz : comment pouvais-je les aider ?

Nous avons essayé plusieurs fois de proposer au père de laisser sa fille venir avec nous pour qu’elle puisse participer aux activités proposées aux femmes à l’accueil de jour, et sortir de la « jungle », mais le père refuse et il ne laisse jamais sa fille seule dans la cabane. La jeune fille, Batoul, d’une grande beauté, avait alors 14 ans.

Cet été il a fait très chaud, nous avons proposé d’emmener Batoul et son frère Ahmed à la plage pour manger une glace et le père nous a dit que nous pouvons prendre Ahmed mais pas sa fille et que nous pouvons apporter la glace à Batoul dans la « jungle ». En fin de journée nous avons ramené Ahmed et une glace pour Batoul, elle était si contente… Ce furent les rares fois où la famille a demandé quelque chose, beaucoup de fierté et de dignité.

Aujourd’hui, 13 octobre 2016, la famille a reçu l’accord pour rejoindre le reste de la famille en Grande-Bretagne et avoir la possibilité de partir légalement. Beaucoup de bonheur, de joie, des larmes, j’ai revu tout le temps parcouru… quel bonheur immense.

Le 14 octobre à 7 h 30 du matin, nous avons accompagné la famille vers le train. Nous n’arrivons pas à réaliser… cela aurait été plus simple si la Grande-Bretagne avait abrégé toute cette souffrance et toute cette attente et cette séparation inutile, mais !!

C’est tellement agréable de voir une personne y arriver, nous n’y croyions plus… Formidable aussi d’être à plusieurs à soutenir cette famille, à l’accompagner, elle n’était pas seule et cela est très important pour des personnes qui ont fui leur pays à la recherche de la paix… Désormais Calais à 30 kilomètres de la Grande-Bretagne fait partie du périple, du parcours et du voyage. Heureusement en parallèle l’ultime voyage était rempli d’amour, d’humanité et de fraternité et c’est ce qui va permettre que malgré les conditions de vie très difficiles à Calais, cette famille partira avec un moral bon, un cœur chaud, grâce à tous les gestes d’amour et de présence et aussi grâce à la chaîne de solidarité et à la croyance en l’humanité. Et pour cela le Secours Catholique doit continuer à œuvrer auprès de ceux qui sont loin de tout.

Mariam Guerey

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